« Lorsque votre œil, fasciné par le splendide panorama qui se déroule au couchant, suit machinalement la crête des montagnes, vous apercevez, à la hauteur-même de Colmar, une large brêche ou plutôt une brusque inflexion de la chaîne vosgienne qui, fuyant au loin, projette sur le fond de l’horizon brumeux quelques cimes aux contours arrondis et revient ensuite sur elle-même pour reprendre sa direction normale : c’est là l’entrée de la vallée de Munster... »
Chapitre X
Histoire sommaire de la ville et de la vallée de Munster.
« Nous nous trouvons maintenant au beau milieu du territoire de l’ancienne abbaye de Munster. L’abbaye ayant colonisé toute cette vaste contrée, son histoire, pendant des siècles, est celle de la ville et des communes rurales disséminées autour d’elle dans les deux vallées. Nous allons essayer d’en retracer dans leur ensemble, d’une manière sommaire, les faits historiques les plus importants en donnant pour commencer, une idée de l’organisation politique exceptionnelle des dix communes, autrefois indivises, du val de Saint-Grégoire.
La ville de Munster, avec les neuf villages de son rayon, fut d’abord placée sous la tutelle exclusive de l’abbé, puis, devenue plus puissante, elle parvint à se soustraire peu à peu à cette autorité prépondérante. Plus tard enfin, l’extension de la cité, secouée par les violentes commotions qui déchirèrent l’empire d’Allemagne au Moyen Âge, lui permit d’atteindre à la plénitude des droits de l’autonomie.
L’organisation de la commune, à la suite de cette conquête de la liberté politique, s’étendit à tous les bourgs et villages, dont la réunion formait jadis la ville ou plutôt la cité libre et impériale de Munster. Durant la période allemande, cette Décapole était administrée par un conseil composé de 16 membres perpétuels, dont neuf étaient élus par la ville et les sept autres par les villages ; ce conseil était présidé par le lieutenant du Reichsvogt de Haguenau qui résidait à Kaysersberg, et sous le régime français par un prêteur royal. Tous les habitants du val se disaient originaires de la ville de Munster, où ils possédaient le droit de bourgeoisie. On désignait alors ce droit, dans les actes officiels, par la formule de Bürger der Stadt und des Thals zu Münster.
Après la Révolution de 1789, les dix Communes indivises furent moralement divisées et érigées en communes distinctes, ayant chacune son maire et son conseil municipal, dont le maire de Munster était le président : mais les biens communaux consistant en immeubles divers (forêts, pâturages et terrains vagues), formant le patrimoine commun, restèrent indivis. Cette organisation exceptionnelle et cet état de choses unique dans son genre, rappelant les constitutions des républiques fédérales, furent signalés, en 1883, au gouvernement, qui ordonna le partage définitif.
++++
Depuis l’année 1847, où ce partage eut lieu, les communes du val de Munster, devenues indépendantes les unes des autres, sont par conséquent entrées dans une nouvelle phase d’existence historique. Il serait désormais du devoir de chacune d’elles de considérer cette date comme une nouvelle ère ; c’est en effet, à partir de cette époque que chacune de ces Communes a son histoire spéciale, et que l’existence individuelle remplace la communauté d’intérêts et la confraternité vraiment démocratique qui les avaient unies pendant douze siècles.
Au commencement du septième siècle, la vallée de Munster n’était qu’une vaste solitude, habitée par des bêtes sauvages qui y attiraient de temps à autre un chasseur intrépide [1], lorsque vers l’an de grâce 634, trois moines venus directement de Rome, se hasardèrent à y élire domicile. Ces hommes courageux, véritables initiateurs d’une nouvelle civilisation, commencèrent par défricher un petit emplacement dans le canton de Schwinsbach, dépendance actuelle de la commune de Stosswihr.
Installés d’abord dans des huttes couvertes de chaume, ils élevèrent bientôt une maison et une chapelle.
Plus tard, vers l’an 660, trouvant leur établissement trop à l’écart et surtout mal situé à cause du voisinage des Hautes Vosges, couvertes de neiges pendant une grande partie de l’année, ils se décidèrent, sons la conduite de leur chef Ansoald à s’établir au confluent des deux rivières de la grande et de la petite vallée. Ils s’y construisirent un petit couvent qu’ils dédièrent à leur ancien maître, le pape Saint-Grégoire nom qui s’étendit à toute la vallée. S’étant dès ce moment constitués en communauté cénobitique, ils adoptèrent la règle de Saint-Benoît.
Le roi austrasien, Childéric II, résidant dans son château de Marlenheim, vint à plusieurs reprises, en faisant ses parties de chasses, réclamer l’hospitalité des Bénédictins de Saint-Grégoire. Édifié de leur vie laborieuse et charmé de leurs mœurs austères, il les favorisa beaucoup et, sur les recommandations de la reine Emhild, leur fit des donations importantes, consistant en immeubles situés dans la plaine à Ohnenheim et à Muntzenheim ; il leur concéda aussi une grande partie des terrains, montagnes et forêts situés dans la vallée, autour du couvent, jusqu’à la zone de la fonte des neiges.
Ces donations du roi Childéric furent confirmées par les rois ses successeurs, notamment par Dagobert II. En 823, Louis-le-Débonnaire y ajouta la possession d’une ferme sise à Météral (Metzeral), avec tous les domaines qui appartenaient encore au fisc royal dans la vallée.
++++
Plus tard enfin le couvent de Munster s’éleva an rang d’abbaye en prenant le titre de Monasterium ad confluentes in Gregorias valles.
Les premières illustrations du couvent de Munster furent les abbés Ansoald en 693, Juste en 710, Maximin en 712, Heddon en 714, Remy en 776 et Rachion en 783, qui allèrent successivement occuper le siège épiscopal de Strasbourg.
Depuis la fin du 7e siècle jusqu’au commencement du 13e, c’est-à-dire durant cinq siècles, les abbés de Munster purent conserver intact dans leurs mains le pouvoir temporel et spirituel de la vallée.
Pendant la durée de cette longue époque, une série de trente-huit abbés, dont l’abbé Bernard fut le dernier, avaient administré l’abbaye, et ce fut pendant ce temps que tous les bas-fonds de la vallée furent cultivés. Partout où l’irrigation put être pratiquée, on convertit les terrains en prairies, ce qui convenait le mieux au sol froid et pierreux de la vallée.
L’abbaye ayant en même temps offert de précieux avantages à tous les colons qui venaient s’établir sur son territoire, y vit affluer bientôt en grand nombre, venant de la plaine et des pays voisins où les guerres de cette époque exerçaient leurs ravages, des artisans et des cultivateurs qui vinrent y chercher un refuge. Elle assignait alors à chaque famille un terrain propre à son exploitation, en ayant soin de grouper les artisans dans le voisinage des bâtiments du couvent : ce noyau forma bientôt une population d’une certaine importance ; telle fut l’origine de la ville de Munster. Les familles des cultivateurs se dirigèrent sur d’autres points du territoire des deux vallées : on y vit surgir peu à peu, ayant pour berceau une ferme ou une cense primitive, les neuf villages qui rayonnent autour de la ville.
Cette dernière et tous les villages ne formaient de tout temps qu’une seule et unique commune fédérative, car tous les habitants de la vallée avaient droit de cité dans la métropole de Munster, sons la juridiction suprême de l’abbé et ne payaient contribution qu’à lui et à l’empereur. Ces contributions consistaient en majeure partie pour le couvent en redevances en nature (dîmes) et en prestations (corvées).
Grâce à l’accroissement de la population, la culture envahit bientôt les points les mieux exposés ; et comme les prairies y entraient pour une grande partie, l’élevage du bétail, pratiquée sur une grande échelle, vint se combiner avec l’agriculture. Cette double exploitation eut pour résultat la production d’une grande quantité de lait qu’il fallut utiliser ; cela donna naissance à l’industrie la plus ancienne de la vallée, la fabrication du fromage et du beurre, industrie qui depuis les temps les plus reculés constitua, avec la vente du bétail superflu, l’unique ressource des habitants de la vallée. Nous ne possédons relativement à l’histoire de la vallée, pendant cette période reculée qui fut marquée par les guerres qui désolèrent l’Europe, que des données assez rares, si ce n’est quelques documents sur la construction de l’église de Muhlbach, en 1084, et sur l’incendie de l’Abbaye, qui eut lieu le 4 mars 1182. C’est dans ce sinistre qu’elle perdit tous ses anciens titres et ses documents les plus précieux.
++++
Le grand mouvement qui électrisa la France et l’Allemagne pendant le temps des Croisades, correspond à l’époque de la colonisation du val de Munster. Mais ce mouvement général ne causa aucun trouble dans les habitudes paisibles des pâtres de cette contrée reculée, où leurs nombreux troupeaux paissaient paisiblement. Le manant y payait la dîme et s’acquittait de la corvée envers le seigneur abbé, se conformant sans murmures à des habitudes séculaires. Néanmoins un grand principe d’équité avait été proclamé dans ce mouvement général de ferveur religieuse : le principe de l’affranchissement du serf attaché à la glèbe. Ces idées d’émancipation, pénétrant dans les vallées des Vosges, s’emparèrent tellement de l’esprit de la population du val de Saint-Grégoire que, dès cette époque, elle fit opposition aux vieilles institutions du couvent, afin de conquérir l’indépendance vis-à-vis de son seigneur, l’abbé de Munster.
La première concession faite aux exigences d’une population vigoureuse et brave qui aspirait à la liberté, remonte à l’année 1235 et est dûe à l’abbé Frédéric, qui avait reçu intact des mains de ses prédécesseurs tout le pouvoir que l’Abbaye avait pu amasser depuis cinq siècles.
L’empereur Frédéric II, petit-fils du grand Barberousse, secondé en Alsace par son Reichsvogt Wœlfel, avait favorisé le mouvement des villes de l’empire qui aspiraient à la conquête des libertés civiles, afin de trouver peu à peu, dans l’indépendance de ce Tiers-État, un contre-poids aux tendances d’une noblesse devenue menaçante pour le pouvoir impérial.
L’empereur ne possédait à cette époque que le tiers de la juridiction et des levées de deniers dans le val de Munster ; les deux autres tiers revenaient à l’abbé. Celui-ci, sommé d’un côté par les habitants, et de l’autre par l’autorité impériale, finit par céder à l’empereur les deux tiers qui lui appartenaient, sous l’humble réserve de ses maisons franches et de ses censes. L’empereur les octroya aussitôt à la ville de Munster qui, dès ce moment, se déclara immédiate et se constitua d’abord en ville libre, et par la suite en ville libre impériale, Elle eut donc son sénat, et put se ranger aussitôt dans la confédération des autres villes libres de l’Alsace.
++++
Un diplôme ayant assuré les droits et privilèges que possédaient les villes de Colmar et de Schlestadt, elle eut ses lois, votées par elle-même, et sa cour de justice ; armée de toutes ces libertés déjà importantes, elle fit une guerre incessante à son abbé, afin de les compléter peu à peu et de se soustraire entièrement à son autorité. La ville figura donc avec avantage dans la ligue des dix villes impériales d’Alsace et ne cessa d’en faire partie pendant trois siècles, en partageant leur bonne et leur mauvaise fortune.
C’est en 1354, que l’empereur éleva la cité de Munster au rang de ville et lui octroya une charte composée de quarante-six articles. Cette charte est mentionnée aux archives de la ville de Munster consignées dans le Rothe Buch.
Dans la suite, à l’avènement de chaque empereur la ville de Munster ne manqua jamais de confirmer ses droits et privilèges ; depuis l’an 1400 jusqu’à l’an 1521, ses archives conservent encore les diplômes impériaux qui lui garantissent ses libertés. Nous ne citerons que la charte de Maximilien 1er, de 1516, datée de Constance, qui octroya à la ville de Munster les quatre foires qui existent encore de nos jours. (en 1869, ndlr)
C’est à partir de l’époque où la ville de Munster s’est constituée ville libre impériale que commence cette longue série de luttes entre elle et l’abbaye, luttes qui ne finirent qu’avec la révolution de 1789. [2]
Nous n’avons pas l’intention de suivre dans tous leurs détails, souvent très intéressants, les phases de ces luttes où la cité, jalouse de ses libertés, ne cessait d’empiéter sur les droits de l’Abbaye, qui, de son côté, résista avec toute l’énergie qui restait encore à un pouvoir en décadence. Enfin la ville sortit triomphante de la lutte et couronna l’œuvre de sa complète émancipation en se convertissant en masse au luthéranisme pendant la Réformation.
Cependant cette longue série de succès éclatants ne fut pas exempte de malheurs et de deuil pour les citoyens de cette petite république. Déjà en 1273, le comte Rodolphe de Habsbourg avait ravagé la vallée pour se venger d’une querelle qu’il avait eue avec l’évêque de Bâle, dans le diocèse duquel se trouvait Munster. Vingt années après, les habitants de Munster, servant les intérêts de l’empereur Adolphe de Nassau, marchèrent contre Colmar et le seigneur de Ribeaupierre. Arrivés à Wihr, ils forcèrent les caves et s’emparèrent des vins. Les Colmariens, bien qu’assiégés à ce moment, parvinrent à envoyer une vingtaine des leurs au secours de Wihr. Les bourgeois de Munster, attaqués à l’improviste, furent surpris et en partie tués par ceux de Wihr et de Colmar.
++++
En 1354, un incendie qui éclata la veille du dimanche des Rameaux consuma toute la ville, l’abbaye et les deux églises. Dix années plus tard, le 29 septembre 1364, un nouvel incendie détruisit la moitié de la ville. Ce second sinistre éclata à la porte haute dans la maison de Jean Matter.
En 1465, les seigneurs Bock de Stauffenberg, possesseurs du château de Jungholtz, les Hattstadt, les Huss, les Réguisheim, les Stoerr et autres gentilshommes armés, s’en revenaient par la vallée de Munster, chargés du butin qu’ils avaient fait en Lorraine. Les habitants de Munster, pour satisfaire aux engagements qu’ils avaient contractés avec le duc de Lorraine, les attaquèrent. Mais ils succombèrent dans la lutte et perdirent leur drapeau. Le noble Thiébaut Stoerr tomba dans cette rencontre, percé d’une flèche. L’année suivante, en 1466, pour se venger d’une injure faite à la ville de Turckheim par le comte de Lupfen, les Munstériens assiégèrent et brûlèrent le château de Hoch-Hattstadt.
Depuis le 25 juillet 1582 jusqu’en février 1583, la peste sévit dans la vallée de Munster et notamment dans les localités de Gunsbach, Soultzeren et Munster et coûta la vie à plus de 500 personnes.
La Réforme, qui compta dans la vallée de Munster ses plus fermes adhérents, fut introduite dès l’année 1530. Elle y fut d’abord prêchée dans l’église de Muhlbach par les curés Beger et Weil. La ville, de son côté, se lança dans le mouvement avec la conviction la plus ardente à la suite de son abbé Burghart Nagel, qui se maria à l’exemple de Luther, après avoir abjuré publiquement la religion catholique à Mulhouse.
En 1569, pour s’opposer à la réaction catholique que l’abbé Henri de Jestetten, appuyé des édits de l’empereur Ferdinand I, se flattait de faire prévaloir, les habitants de la ville s’emparèrent de vive force de l’église paroissiale de Saint-Léger, fermée au nouveau culte, en chassèrent les catholiques et y portèrent en triomphe, au son de toutes les cloches, leur pasteur Paul Leckteig, qui fut obligé, séance tenante, d’expliquer à la foule qui remplissait l’enceinte du temple, le vrai sens de l’Évangile.
Pendant la guerre de Trente ans, et surtout après la reddition de la ville de Colmar au général Horn, en 1632, la vallée de Munster fut occupée par trois régiments de cavalerie suédoise [3]. Cette soldatesque s’y livra aux excès les plus déplorables. Après le pillage de l’abbaye et de la ville, elle ravit aux paysans tout leur bétail, leur unique ressource ; ce fut pour la vallée une perte immense, que l’on peut évaluer à plus de 100 000 florins.
++++
Après le traité de Westphalie, en 1648, par lequel l’Alsace échut à la couronne de France, et pendant les grandes guerres où cette dernière puissance et l’empire d’Allemagne se disputèrent la possession définitive de cette belle province, la vallée de Munster fut encore, à plusieurs reprises, occupée militairement et réduite à la dernière extrémité par les invasions successives de ses alliés les Lorrains, les Brandebourgeois, et principalement par celles des Français, pendant la campagne de Turenne en 1673 et 1674.
Toutes ces calamités finirent par appauvrir les bons paysans de la vallée de Munster, qui, réduits à un état voisin de la misère, ne supportaient qu’avec peine la domination française, car loin d’apporter aucun remède à leurs souffrances, elle leur avait retiré successivement toutes les libertés et tous les privilèges dont ils jouissaient sous les empereurs d’Allemagne, auxquels d’ailleurs les rattachaient encore des relations amicales et suivies.
Le grand roi promettait toujours et beaucoup à ses nouveaux sujets, mais sans que ses promesses aboutissent à aucun résultat. Si l’on tient compte de cette douloureuse situation, l’on pourra bien pardonner aux habitants de la vallée l’aversion qu’ils éprouvèrent au commencement pour la France, leur nouvelle patrie. Ils voyaient arriver la fin du 17e siècle, grosse de nuages, et ne laissant entrevoir aucune perspective d’un sort meilleur à des hommes appauvris et dépouillés de leur gloire et de leurs libertés.
Pendant le cours du 18e siècle, la vallée de Munster, grâce à de longues années de paix, parvint enfin à cicatriser les plaies profondes que lui avaient faites les guerres du siècle précédent, et à s’accommoder un peu de la domination française. Les paysans adoptèrent dès l’année 1720 le costume français et s’habillèrent à la façon du siècle de Louis XV ; les habitants de la vallée ont conservé jusqu’à ce jour (1869 ndlr) leur costume, bien qu’il ait subi quelques altérations ; les anciennes modes tendent cependant à disparaître. Cette transformation fut principalement provoquée par le clergé français, qui déployait une grande pompe et reprenait son antique splendeur. Dom Charles Marchand, qui fut le premier abbé français, prit possession du couvent en 1657. Voulant relever l’abbaye déchue et tombée en ruines, il avait dressé des plans d’après lesquels elle dut être reconstruite à neuf et agrandie considérablement. Cette restauration communiqua une nouvelle vie aux transactions commerciales de la vallée avec le dehors, et les habitants en profitèrent largement. Dom Charles Marchand mourut en 1681. Son successeur, Dom Louis de la Grange, continua son œuvre de rénovation. Déjà les nouveaux bâtiments de l’abbaye s’élevaient dans toute leur splendeur au milieu de vastes et beaux jardins à l’entrée de la ville ; on avait reculé les constructions au-delà des anciens murs d’enceinte, démolis en 1673 par ordre du roi Louis XIV, le palais abbatial, qui devait faire l’ornement de la place publique de la ville, était encore en voie de construction, et son achèvement très prochain, lorsqu’un cri d’émancipation universelle, parti des bords de la Seine, retentit jusque dans les gorges profondes de Munster, annonçant une ère de liberté : la révolution de 1789 venait d’éclater !
++++
La nouvelle de la prise de la Bastille arriva à Munster le 25 juillet 1789, et y provoqua un soulèvement des habitants de Sondernach, qui se croyaient tout particulièrement lésés dans leurs intérêts par l’exploitation des forêts communales, exploitation qui il avait été réglée par un arrêté royal de 1770 et qui dès cette époque, avait suscité des troubles. Ils vinrent à Munster, armés de faulx, de fourches et de gourdins, pour se venger du magistrat, qui avait provoqué l’arrêté fatal de 1770. En l’absence du prêteur royal de Barth, ils tombèrent sur les bourguemestres et les maltraitèrent grièvement. Ce ne fut que grâce à l’intervention de quelques bons citoyens de la ville, que ceux-ci purent se retirer à Colmar. La ville et la vallée furent alors sans administrateurs, et il devint urgent d’y établir un conseil municipal. À cet effet, les députés des villages et ceux de la ville s’assemblèrent à Munster pour confirmer en partie le pacte de leur ancienne union. Les habitants de Sondernach furent les seuls qui ne voulurent pas y accéder ; cela n’empêcha pas que l’on procéda, sans eux, à l’élection d’une municipalité provisoire, en présence de M. de Wittinghofen, maréchal de camp du roi Louis XVI, qui avait été envoyé pour rétablir l’ordre.
L’époque de la première République et du premier Empire avait fini par rallier complètement les habitants du val de Munster aux intérêts français : la République une et indivisible y avait ses sans-culottes, ses jacobins et ses terroristes, comme le grand Empire y recruta de vaillants soldats, qui versèrent leur sang sur les champs de bataille, et dans les rangs des guerriers de Napoléon 1er, parcoururent en vainqueurs l’Europe entière.
Mais de nouvelles tribulations et des temps d’angoisses étaient réservés aux habitants du val de Munster. Lors de la première invasion, le 4 janvier 1814, dans l’après-midi, un détachement d’infanterie bavaroise, fort de cent cinquante hommes, vint occuper la ville de Munster. Le lendemain, la ville recevait du quartier général de l’ennemi établi à Colmar, l’ordre de verser une somme de 30 000 francs. Les autorités eurent l’idée de s’adresser, pour obtenir une réduction, au quartier général russe, qui était à Bâle. Deux citoyens notables furent délégués à cet effet. Ils allèrent trouver à Bâle le grand-duc Constantin qui, de son autorité, réduisit cette contribution de guerre ; mais cela n’empêcha pas les chevau-légers bavarois d’apporter chaque jour l’ordre de fournitures nouvelles à l’autorité municipale qui siégeait en permanence. Cette dernière avait alors beaucoup de peine à battre monnaie ; c’est à cette occasion que l’on vendit les chênes séculaires qui dataient de l’époque des rois mérovingiens, et qui ornaient encore les cimes du Galgenberg et du Mœnchberg : le produit de cette vente couvrit en partie les contributions de guerre.
++++
La seconde invasion, après le désastre de Waterloo, jeta dans le val de Munster des détachements de l’armée autrichienne, cantonnée à Colmar sous les ordres du maréchal de Frimont qui bientôt passa lui-même à Munster, avec une partie de son état-major. On n’eut en général pas beaucoup à se plaindre de ces troupes d’occupation, qui campèrent sur la Pfistermatt, où les habitants furent tenus de leur transporter les vivres, défense ayant été faite aux soldats de circuler en ville.
La restauration fut, pour la vallée de Munster, un temps de gloire et de prospérité. L’industrie des toiles peintes, introduite dès l’année 1775, y avait pris un développement très considérable. Cette industrie et celle de la filature de coton y amenèrent des étrangers, dont le contact avec les gens de la vallée ne contribua pas peu à polir leurs mœurs rudes et primitives. Les habitants, isolés depuis des siècles, surent tirer parti de ces relations qui servaient à la fois leurs intérêts et les initiaient à une civilisation plus avancée.
La révolution de 1830, dont la nouvelle était arrivée à Munster le dimanche 31 juillet, y fut accueillie avec enthousiasme. Le drapeau tricolore, hissé le lendemain sur la tour de l’ancienne abbaye et sur l’hôtel-de-ville, fut salué au son des cloches et au bruit des pétards lancés par l’artillerie locale ; les fleurs de lis des « rois par la grâce de Dieu », qui ornaient le pignon de l’hôtel-de-ville furent arrachées et jetées dans la boue avec le buste du roi Charles X, dont les débris furent piétinés avec fureur par les patriotes. Après cet autodafé de la légitimité, les bourgeois et les nombreux ouvriers de l’endroit parcoururent en colonnes serrées les rues de la ville, musique en tête et chantant des chansons patriotiques, non sans faire de nombreuses haltes dans les cabarets, afin de rafraîchir leurs gosiers désséchés par leurs cris et par une chaleur caniculaire.
Peu de jours après, la garde nationale fut organisée. Les habitants de la vallée déployèrent dans l’accomplissement du service que l’on exigeait d’eux le zèle et l’empressement le plus louable ; ils avaient salué avec joie l’avènement de la « meilleure des républiques », inaugurée sous les auspices de Lafayette, et la réalisation si soudaine d’une forme de gouvernement que leurs ancêtres appelaient de tous leurs vœux depuis les temps les plus reculés.
La ville de Munster est la patrie de quelques hommes éminents soit par leurs travaux, soit par leurs talents :
André Lamey (1726-1802) fils d’un tonnelier, historien distingué et secrétaire intime du prince palatin de Birckenfeld, élève et collaborateur de Schœpflin, auteur de l’Alsatia diplomatica. [4]
++++
Le pasteur Lersé, mort en 1808, desservit pendant de longues années la communauté protestante de Munster, où sa mémoire est restée chère. Il est l’auteur d’un traité sur l’éducation des vers-à-soie ; il fut professeur à l’école militaire du poète Pfeffel, de Colmar.
Charles Bartholdi (1762-1846) né à Oberbronn, professeur à l’école centrale de Colmar, habita la ville de Munster depuis 1808. Gendre du pasteur Lersé, attaché comme chimiste à l’établissement de MM. Hartmann, maire de Munster de 1818 à 1830, il exerça une heureuse influence ; il fit beaucoup pour les écoles primaires de la localité, dans lesquelles on avait conservé l’ancien système d’instruction biblique. Il est l’auteur d’une notice historique sur la vallée de Munster.
André Hartmann (1743-1837) né à Colmar, établi à Munster depuis 1785 comme fabricant de toiles peintes, fut le premier maire de la ville de Munster, lors de l’inauguration du régime municipal. Frédéric Hartmann (1772-1862), fils aîné du précédent, grand fabricant de toiles peintes, formé à l’école de son père, dans l’établissement duquel il dirigeait surtout les branches du dessin et de la gravure. Il fut député du Haut-Rhin en 1828, chevalier de la légion d’honneur et pair de France sous Louis-Philippe.
Jacques Hartmann (1774-1839), frère du précédent, fut d’abord fabricant de toiles peintes, puis filateur de coton. C’est lui qui, en 1818, introduisit cette branche d’industrie dans le val de Munster, par la fondation d’un établissement qui fut l’un des premiers de ce genre en Alsace. Homme pratique et d’une énergie peu commune, il mourut sans postérité directe comme son frère aîné.
Henri Hartmann, frère cadet des deux premiers, naquit en 1782 et mourut en 1856. Habile fabricant de toiles peintes, industrie dont il dirigeait la partie technique et chimique ; capitaine des lanciers volontaires en 1815, commandant de la garde nationale en 1830 ; cœur droit et homme bienfaisant, doué d’une grande énergie, il a laissé une mémoire vénérée. C’est le seul des Hartmann qui ait des héritiers de son nom.
Henri Lœwel (1790-1856), chimiste de premier ordre, ancien élève de Chevreul, attaché à l’établissement de Munster depuis 1820, maire de Munster en 1848 sous le gouvernement provisoire ; il est le fondateur du nouvel hospice civil de Munster, auquel il légua toute sa fortune.
++++
Henri Lebert (1794-1862), né à Thann, attaché dès son enfance à l’établissement des Hartmann comme peintre industriel, envoya à l’exposition de 1822 un magnifique tableau de fleurs où se révélait un grand talent et qui fut très remarqué ; musicien et poète, ce fut en même temps un homme très laborieux et un collectionneur infatigable de curiosités historiques. Il a écrit un journal très remarquable où les générations futures pourront puiser des renseignements très précieux. (Biographie par Louis Spach. Biographie alsacienne, page 445.)
L’abbaye a aussi fourni quelques hommes distingués :
Bobelanus y rédigea au 8e siècle la vie de Saint-Germain, abbé de Moustier et de Grandval.
Dom Léopold Durand (1666-1749), fut un habile architecte et un savant mathématicien ; il dirigea la construction des nouveaux bâtiments de l’abbaye dès l’an 1681.
Dom Calmet (1672-1757), fut sous-prieur de l’abbaye de Munster. Il écrivit l’histoire de l’abbaye ; une copie du manuscrit existe à la bibliothèque de Colmar.
Dom Benoit Sinssart (1696-1776), est l’auteur de la défense du dogme catholique relatif à l’éternité des peines de l’enfer, dédié au cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg.
XI.
La ville de Munster.
La ville de Munster est située à 19 kilomètres au sud-ouest de Colmar. Aujourd’hui chef-lieu du canton du même nom, elle compte une population de 5 000 habitants. Le canton de Munster comprend les dix communes situées sur le territoire de l’ancienne abbaye, les trois villages de Gunsbach, de Griesbach et de Wasserbourg ayant appartenu autrefois au bailliage de Wihr-au-Val, et la petite ville de Soultzbach. qui relevait jadis des ducs de Lorraine. Les quatorze communes réunies ont une superficie de 1 748 hectares, avec une population de 17 940 habitants, dont 11 200 luthériens et 6 740 catholiques. (en 1869 ndlr)
Il y a à Munster deux bonnes auberges : celle de la Cigogne, tenue par M. Dietz, avec café et casino, et celle des Deux Clefs, tenue par M. Leicht, avec café et beau jardin ; table d’hôte tous les jours à midi, le soir souper à la carte. Ces auberges se trouvent sur la grande place de la ville. Celle de M. Hummel, À la Couronne, est située au haut de la ville.
++++
La position qu’occupe la ville est une des plus belles de la vallée. Elle s’étend au pied du Mœnchberg à l’entrée des deux vallées supérieures, à une altitude de 400 mètres. Elle est baignée par les deux torrents qui s’y jettent et qui, après avoir passé l’un au sud et l’autre au nord de la ville, se réunissent à l’est, formant ainsi un vaste delta composé des alluvions cailloutées qu’ils y ont déposées depuis des siècles. L’air y est très pur et constamment renouvelé par les courants et par les forêts de sapins qui l’entourent de tous côtés ; les environs surtout sont très remarquables et méritent une attention particulière ; ils se prêtent à une longue série de promenades agréables et offrent sur tous les points les sites les plus pittoresques et les vues les plus variées.
L’intérieur de la ville, qui se trouve aujourd’hui en pleine voie de remaniement et de rénovation, n’offre pour le moment rien de particulier qui puisse captiver l’attention du visiteur ; les rues et les ruelles mal alignées où, comme à Turckheim, les maisons présentent souvent leurs pignons de face, datent en majeure partie du Moyen Âge. Restaurées et repeintes à plusieurs reprises, ces maisons sont en général d’un style difficile à définir ; la plupart d’entre elles sont d’une construction très modeste. Il y a cependant des ébauches de nouvelles rues tirées au cordeau, avec des constructions de style moderne, mais en petit nombre. - Que cette vue ne vous décourage pas ! La ville de Munster doit, dans un avenir prochain, s’embellir et se dépouiller de son vieux manteau, pour devenir une jolie petite ville de province, grâce aux soins et à l’énergie déployés par M. Frédéric Hartmann-Sanson, son maire actuel.
En attendant que les plans et les projets nouvellement élaborés soient mis à exécution, nous allons faire notre entrée dans la ville pour en visiter les constructions tant anciennes que modernes et recueillir les souvenirs historiques qui peuvent s’y rattacher. Le promeneur peut encore facilement retrouver les limites de l’ancienne cité libre, qu’entouraient jadis des fossés et un double mur d’enceinte, exécutés d’après les plans adoptés en 1308. Cette enceinte comprenait l’espace situé entre l’église paroissiale et l’ancienne auberge du Cheval blanc, et touchait aux points occupés par la maison Steinbrenner et la maison Hummel, qui étaient adossées intérieurement contre les murs. Ces murs touchaient du côté sud aux bâtiments de l’abbaye et longeaient du côté nord la Pfistermatt et la rue du Graben, décrivant dans leur périmètre une espèce de losange ; ils étaient flanqués de tours vers la vallée et garantis vers la plaine par la jonction des deux rivières. Les deux portes qui donnaient accès dans la ville et qui furent démolies en 1802, étaient au haut et au bas de la ville ; elles communiquaient par une rue principale qui traversait un groupe compact de maisons. Déjà avant la démolition des murs d’enceinte en 1673, la ville s’était accrue de deux faubourgs, dont l’un, celui du Bircken, fut construit peu à peu par les protestants, hors de la porte supérieure, sur l’emplacement d’une ancienne forêt de bouleaux. Le faubourg qui s’élevait à la porte inférieure, appelé l’Elm (corruption du mot allemand Allmend, terre vague), fut principalement construit par les catholiques qui, après les troubles de la Réformation, affectaient de fuir le voisinage des hérétiques pour s’établir sous les fenêtres même de l’abbaye.
++++
Le gros des bâtiments de l’abbaye, qui domine encore les autres maisons du centre de la ville, se reconnaît facilement, malgré les nombreuses mutilations qu’il a subies. Ces bâtiments furent construits de 1681 à 1770, d’après les plans de l’abbé Dom Charles Marchand, par son successeur, l’abbé Dom Louis de Grange et l’architecte Léopold Durand, sur l’emplacement même de l’abbaye primitive, délabrée et tombée en ruines par suite d’incendies et du sac des Suédois. L’ensemble de ces nouvelles constructions formait un vaste carré, entouré de jardins magnifiques, comprenant tout l’espace laissé libre derrière l’église abbatiale. Il se composait d’un rez-de-chaussée très élevé, surmonté d’un entre-sol et d’un étage supérieur s’appuyant intérieurement sur une rangée d’arcades construites en pierres de taille et permettant une libre circulation. Le rez-de-chaussée était destiné aux réfectoires et aux cuisines, l’entre-sol aux cellules des moines et l’étage supérieur aux divers besoins de l’économie intérieure, aux logements des abbés et à la bibliothèque. Tous ces bâtiments, reposant sur de vastes caves voûtées, étaient couverts d’une vaste toiture ; on y reconnaît facilement le style de caserne adopté par Vauban dans ses forteresses.
Tous les bâtiments de l’abbaye avec leurs dépendances furent vendus par lots en 1793, et les nouveaux propriétaires s’y installèrent chacun à sa convenance, en leur faisant subir les diverses mutilations dont on voit encore les traces. En 1796, une partie de ces bâtiments furent convertis en hôpital pour servir de succursale aux armées de Rhin et Moselle. L’église, construite dans le beau style du quatorzième siècle, servit aux réunions des sans-culottes et des jacobins munstériens et fut enfin vendue et démolie ; ses matériaux furent employés pour la construction d’une maison particulière (la maison Christmann-Lucé). Il y eut bien à Munster quelques tentatives pour la conservation de ce vieux monument ; mais la population catholique n’ayant pas voulu renoncer à ses droits sur l’église de Saint-Léger en faveur des protestants, qui voulaient y transporter leur culte, le différend ne put se terminer à l’amiable et la démolition fut résolue. Une seule tour fut sauvée, mais il fallut la démolir en 1865 parce qu’elle menaçait ruine. On y avait conservé la plus grande cloche du couvent, fondue en 1519 par l’abbé Burgard Nagel et qui, depuis 80 ans, sonnait lors des grandes fêtes et à l’heure de midi. Par le caprice des événements, elle est destinée à prendre place prochainement dans le nouveau temple protestant actuellement en construction.
++++
Pour examiner de plus près les constructions qui restent encore de l’abbaye de Munster, nous commencerons par le palais abbatial, qui forme un des côtés de la place publique ; l’aile gauche de ce bâtiment (maison Eccard) a conservé sa façade primitive ; l’aile droite (maison Henri Hartmann) a été modifiée d’après les vues du propriétaire. Ce bâtiment s’appuyait jadis contre la tour de l’église ; la grande porte cintree qui se trouve au milieu donne accès dans les dépendances de l’abbaye. Après l’avoir franchie et en suivant la ruelle une vingtaine de pas, on prend à gauche un passage pratiqué dans les bâtiments de l’abbaye même et aboutissant à la grande cour carrée du couvent, qui est en partie enclose de murs fermant des propriétés diverses. Les bâtiments qui l’entourent sont généralement défigurés, ayant été pour la plupart convertis en logements. La partie encore intacte est celle qui appartient à Mme Heitzmann et qui était occupée autrefois par la gendarmerie ; on y voit encore un très bel escalier construit en pierres de taille. Le bâtiment qui longeait la propriété de M. Henri Hartmann et qui contenait la bibliothèque, a été démoli en 1844. Le côté Sud, mutilé vers la cour, a conservé sa façade extérieure ; la partie Est, donnant sur l’entrée de la ville, a été le plus maltraitée, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. À côté de nombreux logements d’ouvriers, on y a installé une brasserie et une salle de spectacle, servant aussi aux bals publics. Dans cette salle où se trouvait jadis le réfectoire des Bénédictins, on peut encore voir une tribune faisant face à la scène et ornée comme celle-ci de vieux fragments de bois sculpté qui proviennent de l’église abbatiale et méritent d’être vus. La partie du couvent qui se trouve entre l’auberge des Deux Clefs, partie ouverte à la circulation, et la maison Henri Hartmann en est une dépendance actuellement envahie par des basses-cours et des écuries ; elle couvre l’emplacement où se trouvait l’église reconstruite en style gothique, après l’incendie de 1354, par les abbés Rodolphe de Laubgassen et Christophe de Montjustin. Outre des pierres tumulaires et quelques autres ornements, elle renfermait les tombeaux de ces deux illustres prélats.
Les bâtiments de l’abbaye inspectés, revenons sur nos pas et reprenons la ruelle qui conduit en ligne droite du palais abbatial aux dépendances du couvent qui appartiennent aujourd’hui à MM. Hartmann et fils.
++++
Ici l’industrie du tissage s’est emparée du terrain : elle y a élevé de grands et magnifiques bâtiments à étages superposés, destinés à la confection des toiles de coton. La force de la vapeur se combine à celle de l’eau et met en mouvement tous les rouages. Le bruit cadencé des métiers, le cliquetis des fers et de plusieurs milliers de navettes rompent le silence de ce lieu retiré, fermé à la circulation du public. Ce fracas monotone va expirer contre les vieux murs du cloître, dont l’extrême aile Sud, désignée sous le nom de bâtiment du prélat, est occupée par les bureaux des tissages. De tout ce qui subsiste encore de l’ancienne abbaye de Munster, c’est ce qu’il y a de mieux conservé.
Sortis des dépendances du couvent, nous suivons entre l’Abbatial et la nouvelle église en construction, la ruelle de la Hintergass, qui longeait autrefois les murs d’enceinte jusqu’à la Porte Haute. Cette ruelle, aussi connue sous le nom de Frommgass, aboutit à la rue de Sébastopol. De création récente, elle traverse la Pfistermatt dans toute sa longueur et court vers la grande vallée, en formant un angle droit avec la rue Rapp, qui coupe la prairie transversalement vers la rue du Leimel et contre le Solberg. C’est sur ce vaste emplacement que doit s’élever, dans un avenir très prochain, la ville modèle de Munster, dont les constructions se grouperont coquettement autour de la gare du chemin de fer et dans le voisinage de la nouvelle maison d’école et des bâtiments des salles d’asile qui se trouvent à notre droite. C’est là que seront établies de belles promenades ornées de squares magnifiques, ainsi que d’un kiosque élégant et de fontaines aux eaux jaillissantes ; là aussi doit s’élever un excellent hôtel, offrant aux voyageurs tout le confort imaginable, au milieu du magnifique panorama que présentent les deux vallées supérieures.
En nous dirigeant d’ici vers le faubourg du Birken, nous verrons en passant la maison d’école. Commencée en 1852 et inaugurée en 1858, elle doit en grande partie son existence à la libéralité de M. Frédéric Hartmann-Metzger, qui fit don à la ville d’une somme de 125 000 francs. La façade de ce beau bâtiment est tournée vers la ville. Surmontée d’un fronton qui porte une horloge de Schwilgué aux sonneries harmonieuses, elle est flanquée de deux ailes affectées aux écoles supérieures et formant avec le bâtiment principal une vaste cour fermée par une grille, qui longe la nouvelle rue. Cet édifice donne sur la rue de l’École, nouvellement percée et qui débouche dans la grande rue, que nous suivons pour prendre, à notre droite, au bout de quelques minutes, la rue de Hohroth, afin de visiter les anciennes manufactures de toiles peintes de M. Hartmann, converties aujourd’hui en tissages de toiles de coton et en ateliers de blanchissage. Les anciens bâtiments de l’imprimerie sur étoffes se trouvent dans la partie nord-ouest de la ville, dans la section dite le Graben. Ils se composaient autrefois d’une imprimerie à la main, d’une imprimerie au rouleau, d’un atelier de gravure pour les deux genres d’impression, d’un atelier de teinture, d’un séchoir et d’un atelier d’apprêtage avec tous les accessoires indispensables à cette branche d’industrie.
++++
Fermée en 1857, après avoir occupé constamment quelques milliers d’ouvriers, cette fabrique avait prospéré pendant une série de 80 années ; elle avait été fondée vers 1775 par MM. Rigué et Herbster, qui avaient fait dans une maison particulière de la ville leurs premiers essais dans cette branche d’industrie, alors nouvelle. Nous voyons, en 1790, cet établissement devenu la propriété de M. André Hartmann de Colmar, teinturier en rouge de garance et en bleu d’indigo. Cet habile fabricant est généralement reconnu comme le fondateur de l’industrie dans la vallée de Munster. Dès qu’il eut pris la direction du nouvel établissement, il lui imprima un élan tout particulier par la production des indiennes perses, haute nouveauté, des dessins Pompadour et des meubles riches et de camaïeux imprimés à la main et à la planche plate, dont les dessins, composés avec le goût le plus exquis, rivalisèrent avec tout ce qui se produisait ailleurs dans ce genre relevé de fabrication. Depuis 1700 jusqu’en 1815, époque pendant laquelle M. André Hartmann devint l’unique propriétaire de l’établissement, il ne cessa de l’exploiter avec ses deux fils aînés, Frédéric et Jacques. La maison avait déjà fait fortune alors. En 1818, M. Jacques Hartmann s’étant séparé de la maison de son père, la fabrication des indiennes reçut une impulsion nouvelle sous la conduite de Henri Hartmann, fils cadet d’André Hartmann, qui, conjointement avec son frère aîné, avait pris la haute direction de l’établissement. Les deux frères mirent à profit les connaissances chimiques de M. Henri Lœwel, qui se distingua dans cette partie par quelques inventions importantes. C’est aussi à partir de ce moment que l’établissement se lança surtout dans la production des hautes nouveautés, consistant en jaconas et en mousselines ouvragées. Remarquables par les beaux dessins de M. Henri Lebert, leurs produits ne cessèrent de rivaliser avec avantage sous le rapport du goût et du fini de l’exécution, avec les produits similaires de tous les établissements d’Alsace, sur les grands marchés de Paris, de Lyon et de Beaucaire.
Après l’inspection de ce quartier de la ville, siège de l’industrie, nous prendrons la rue du Graben, qui nous conduira à la rue de l’Hôpital. Celle-ci débouche sur la grande place publique, à l’angle de laquelle se trouve l’Hôtel de ville, construit en 1550 par la ville libre impériale, en souvenir de son indépendance conquise sur la suprématie du couvent. Ce bâtiment, dont le pignon est aussi tourné du côté de la rue, est remarquable surtout par la solidité de sa construction ; il est orné d’une rangée de croisées étroites, éclairant l’ancienne salle des délibérations du sénat munstérien, devenu aujourd’hui la salle de la mairie. L’aigle impériale napoléonienne, qui est placée au haut du pignon dans un écusson en pierre de taille, recouvre de ses couleurs éclatantes la vieille aigle à double tête des empereurs d’Allemagne, qui secondèrent l’œuvre de l’émancipation de la cité de Munster.
++++
De la grande place, dirigeons-nous vers l’église paroissiale de Saint-Léger, dont la construction remonte au-delà du 12e siècle. En 1260, l’abbé Gérard adressa une supplique au pape Alexandre IV, pour obtenir que la paroisse de Saint-Léger, qui n’était éloignée de la ville que d’un jet de pierre, fût incorporée à l’abbaye. Cette réunion fut opérée en 1260 par l’évêque de Bâle Henri II. Dévorée par l’incendie de 1354, l’église fut reconstruite dans le cours du 14e siècle, mais ce ne fut qu’en 1590 que la première pierre de la tour actuelle fut posée par Paul Leckteig, pasteur protestant de la commune, en présence du sénat de la ville [5]. Agrandie et restaurée vers la fin du 17e siècle, elle sert, depuis 1686, en commun aux deux cultes, catholique et protestant. Agrandie de nouveau et restaurée de fond en comble (1864 - 1866), elle a été affectée définitivement au culte catholique ; mais jusqu’à ce que les protestants aient achevé leur nouveau temple, qui lui fera face, ses cloches continuent d’appeler les fidèles des deux cultes aux offices du dimanche.
Au-delà de l’église paroissiale, on passe dans le faubourg inférieur de la ville, appelé l’Elm. À l’extrémité de ce faubourg, vers le sud, un pont en pierres de taille, jeté sur la rivière de la grande vallée, communique avec la route départementale et forme l’entrée principale de la ville. Avant de le franchir pour quitter la ville, il nous reste à visiter la demeure du maire actuel de Munster, M. Frédéric Hartmann.
Cette maison, d’une architecture très modeste, fut élevée vers 1780 par l’ancien préteur royal de Barth. La demeure du haut fonctionnaire de l’ancien régime a, depuis lors, conservé le privilège d’offrir l’hospitalité à tous les hommes distingués qui visitèrent la ville de Munster ; car M. Jacques Hartmann, qui en devint propriétaire au commencement de ce siècle, s’était imposé l’honneur d’ouvrir sa maison à tous les voyageurs célèbres soit par leur position, soit par leurs talents ; d’illustres généraux, de grands orateurs, des évêques, les sommités de l’art musical, compositeurs ou artistes, des poètes et même l’empereur Napoléon III ont franchi le seuil de cette maison et y ont reçu un accueil sympathique du grand filateur Jacques Hartmann ou de son frère le pair de France qui, après la mort de Jacques Hartmann et au déclin de sa vie, avait fait de cette illustre demeure son séjour habituel.
++++
M. Jacques Hartmann, après en avoir agrandi les alentours, l’avait ornée d’un beau parc, où les arbres, les fleurs rares et des arbrisseaux de toutes latitudes semblaient s’être donné rendez-vous. On y remarquait un beau temple en style byzantin, dédié aux gloires de l’art musical. À l’intérieur, les murs étaient ornés de médaillons peints où étaient inscrits leurs noms. Un piano viennois et toutes sortes d’instruments de musique s’y trouvaient à la disposition des artistes et plus d’une célébrité de cette époque y avait fait résonner son instrument favori. M. Jacques Hartmann lui-même, grand admirateur de la musique classique, était de plus un artiste distingué. Il aimait et encourageait les beaux-arts ; les pelouses et les bosquets de son parc étaient décorés de belles statues représentant les bergers et les bergères de l’Idylle, les dieux de la Mythologie et les animaux de la Fable ; deux lions énormes, sculptés de main de maître, ornaient l’entrée du temple de la musique ; sur les pièces d’eau nageaient des cygnes blancs, et des paons étalaient leur plumage doré sur les pelouses verdoyantes et émaillées de fleurs. L’ancien pair de France, en occupant ce charmant séjour, en avait conservé l’ornementation ; il avait même agrandi la maison et les dépendances et construit des écuries modèles, ainsi que des serres chaudes très vastes pour la culture des plantes exotiques. Il avait donné de plus amples proportions au parc, ajouté de nouvelles statues aux anciennes et fait repeindre par des artistes de la capitale le temple dédié aux compositeurs, afin de léguer le tout à son neveu, l’héritier principal de sa fortune. Celui-ci, plus positif, a fait disparaître cet étalage un peu suranné, pour ne laisser subsister que les beautés de la nature, seules toujours riches et toujours admirables.
Dirigeons-nous maintenant vers la grande filature de MM. Hartmann et fils, qui se trouve à 500 mètres en aval du pont, sur la route départementale. Ce grand et bel établissement, tel qu’on le voit, sauf quelques annexes modernes, fut fondé en 1818 par M. Jacques Hartmann, second fils du fondateur de l’industrie dans la vallée de Munster. Homme énergique et doué du génie industriel, il dota la vallée d’un établissement qui fut bientôt un des premiers du genre en Alsace. Infatigable dans sa tâche, il ne tarda pas à devenir lui-même un des premiers filateurs de France. Ses produits, recherchés partout, firent échec à ceux de l’Angleterre. Lors de l’exposition de 1834, décoré et honoré de la médaille d’or, il préludait par cette distinction méritée à de nouveaux triomphes, lorsque la mort vint briser sa carrière si bien remplie, le 24 mars 1839.
La filature, dont l’aménagement intérieur primitif consistait en métiers à filer construits en bois, fut renouvelée par M. Jacques Hartmann. Le nouveau matériel composé de métiers montés en fer et en fonte fut construit, d’après un plan conçu par lui, dans ses propres ateliers. Le nombre des broches s’élevait à 65 mille. Tout le mécanisme était mû par deux roues hydrauliques colossales également montées en fer.
++++
Ces roues recevaient les eaux des deux rivières de la vallée, puisées près de leur confluent et amenées dans un canal qui se divisait en deux branches derrière le bâtiment, et les conduisait sur un système d’aqueducs, monté sur un voûtage très solide, pour les déverser dans un canal de décharge établi à 12 mètres de profondeur. Ce mouvement hydraulique fut abandonné (1852-1855) par les héritiers de Jacques Hartmann et remplacé par un système de turbines qui exigèrent des travaux d’art gigantesques. Une voie de décharge pour les eaux, d’une profondeur considérable, étant de première nécessité, un nouveau canal fut creusé et voûté pour amener les eaux à une distance de 2 kilomètres en aval du mouvement, et on le fit passer sous le lit même de la rivière de la Fecht. Ce second système, ne donnant pas non plus complètement les résultats qu’on en attendait (il fallait obvier à la déperdition de forces que la sécheresse causait pendant l’été) fut renforcé par une pompe de la force de 300 chevaux, sortie des ateliers de MM. André Kœchlin et Cie de Mulhouse, et qui surpasse tout ce que l’industrie moderne a produit de plus étonnant. Combinée avec l’eau, cette pompe fait marcher l’établissement en toute saison.
L’ensemble des bâtiments de la filature présente du côté de la vallée un front de sept étages superposés avec mansardes, recevant le jour par environ 500 croisées sur les deux faces. L’illumination au gaz de ces bâtiments est d’un effet saisissant, surtout par une nuit d’hiver, lorsque toute la vallée et les montagnes voisines sont couvertes de neige ; tout resplendit alors d’une clarté magique et l’on croirait approcher d’un palais des Mille et une Nuits habitée par des fées. Une horloge de Schwilgué orne le milieu de la façade ; son timbre argentin, qui se fait entendre à chaque quart d’heure, annonce la marche du temps au passant, qui contemple avec admiration les œuvres enfantées par le génie de l’industrie. Les autres bâtiments accessoires, consistant en magasin, logements, bureaux et ateliers de construction, sont groupés à distance autour du bâtiment principal et séparés par des cours spacieuses emplantées de platanes ; le tout est d’une construction très forte, car le fondateur, qui visait surtout à la solidité, a employé à profusion la pierre de taille des carrières du grand Hohnack. Le général Foy visita cette filature en 1821 ; à la vue des travaux déjà exécutés et des plans de ce qui restait à accomplir, il embrassa M. Jacques Hartmann en s’écriant : « Tout cela est digne d’un grand citoyen. » Paroles bien senties, prononcées par un grand citoyen, démocrate sincère, adressées à un homme que recommandaient aussi son génie et ses vertus civiques.
La situation de cette fabrique, à l’entrée de la ville de Munster, est très belle. Devant elle s’élève le Schwartzenbourg avec la ruine qui le couronne ; derrière elle se dresse la montagne du Galgenberg, au pied de laquelle les eaux réunies des deux rivières de la vallée vont se briser contre les murs solides qui garantissent les terrains de la filature et contre un barrage hérissé de blocs de granit. Un pont jeté sur la rivière sert de communication entre cet établissement et le chemin de Gunsbach à Munster. Un autre chemin, aboutissant également à la route départementale, passe devant la façade des bâtiments ; un troisième chemin, longeant les rivières du canal d’alimentation, communique avec la ville, ainsi qu’avec la maison d’habitation et le parc magnifique du propriétaire, par un pont jeté sur la Fecht. »




Commentaires