Une situation particulière à l’Alsace.
Lors de la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France – le 3 août 1914 – l’Alsace faisait partie du Reich allemand depuis 43 ans en vertu du Traité de Francfort (10 mai 1871). C’est donc sous l’uniforme allemand que les Alsaciens combattirent loin de leurs foyers. En même temps, le front se déplaçait dans la vallée de Munster, opposant l’armée allemande venue défendre la province acquise en 1871 aux troupes françaises voulant la reconquérir.
L’armistice de 1918 est passé sous silence en Allemagne, on n’aime pas se souvenir d’une défaite où que ce soit. Il me semble pourtant honnête de rappeler que des milliers de soldats allemands reposent en terre alsacienne, les cimetières militaires dans le canton de Munster en témoignent. C’est grâce aux vies de ces soldats, données bien malgré eux, que la paix revenue peut être commémorée.
Un témoignage personnel
Mon grand-père maternel fut ainsi mobilisé à Munster en 1914, à l’âge de 34 ans. Eugène Dietsch (Munster 1880-Colmar 1954) était déjà père de cinq enfants dont quatre vivants, et probablement loin de son foyer lorsque son épouse, née Julie Pfeiffer, mit au monde son sixième enfant à Munster. L’absence du père au baptême ne fait aucun doute puisque le pasteur a noté sur le registre « Zu Hause getaufft...der Vater zur Zeit im Felde » c’est-à-dire : « baptisé à la maison, le père actuellement en campagne ». Une émouvante photo d’époque gardée dans les archives familiales témoigne toujours de ces tristes circonstances.
En août 1915, ma grand-mère Julie fut évacuée à Colmar avec les autres familles munstériennes. On peut supposer que l’armée allemande stationnée à Munster prêta son concours à ces déplacements forcés ; toujours est-il que le mobilier familial fut chargé sur une charrette tirée par un cheval. Le convoi n’alla pas loin : il fut touché par un tir d’obus à la sortie de Munster. Un éclat tua le conducteur presque sous les yeux de l’aîné des enfants, âgé de huit ans. Le malheureux soldat s’appelait Paul Stojan ; une photo de sa tombe provisoire indique qu’il était sous-officier dans un bataillon de mortiers « von Dieskau ». J’ai vainement cherché sa sépulture dans les cimetières militaires de Munster et des communes environnantes ; c’est finalement M. Daniel Roess, spécialiste de la Grande Guerre dans la Vallée de Munster qui m’a permis de le retrouver à Colmar où il repose depuis près de quatre-vingt dix ans dans le carré allemand du cimetière du Ladhof. Aucune précision d’origine ou d’âge de ce sous-officier allemand ne figure sur sa croix.
Les quelques meubles qui avaient échappé à la destruction ont abouti à Mittelwihr avec ma grand-mère et ses enfants. Dans la maison de la proche famille, Julie Dietsch-Pfeiffer a pu attendre la fin des hostilités et ses deux aînés dont ma mère Alice, fréquenter l’école du village. Eugène a eu la chance de revenir de guerre en relative bonne santé mais ses deux pieds gelés furent, à long terme, la cause de son décès en 1954 à l’âge de 74 ans. Julie lui survécut onze ans. Entre temps, ils subirent la seconde guerre mondiale et, nés allemands, furent citoyens français, allemands et de nouveau français comme tous les Alsaciens de leur génération.
Épilogue
Eugène trouva un emploi à la Perception de Colmar et la famille resta colmarienne. Son souhait de redevenir employé des Hartmann de Munster fut déçu : les industriels ne voulaient pas d’un ancien soldat allemand. Ses cinq enfants ont tous fondé leur foyer, lui donnant neuf petits-enfants, 19 arrière-petits enfants et une trentaine de descendants à la quatrième génération.



Commentaires